Une dignité remise en question

Dans le cadre de la campagne Survivantes, ou pas encore : Article issu de Zaytoun – Yasmin Mohammad – 19/04/2019

 

Mon nom est Lubna, j’ai 32 ans et je suis institutrice. J’ai été accusée par l’une des branches de la Sécurité du gouvernement d’Alep de faire du trafic d’armes. Je n’ai passé que vingt jours en détention mais cela m’a paru comme une période infinie au cœur de l’enfer. Enchaînée et les yeux bandés depuis mon arrestation dans mon village d’Ismaliye près d’Alep, je n’avais pas la moindre idée d’où nous étions et où nous allions être emmenées. Ils m’ont pris mes boucles d’oreilles, mes pinces à foulard et à cheveux et ont coupé la ceinture de ma veste. J’ai entendu les cris des détenus et j’ai absorbé l’humidité de l’endroit. Et puis l’interrogatoire a commencé.

 

Nous, les femmes, ils ne nous ont pas battues, mais ils ont amené les jeunes hommes et les ont torturés si monstrueusement que, de ma vie, je ne l’oublierai jamais. C’était un film d’horreur avec les chocs électriques et les cages en métal alors que nous étions piégées dans la crasse, la faim et la peur, au fond d’un trou maudit où même les bêtes ne se seraient pas aventurées.

 

J’ai été relâchée au printemps 2015, laissant derrière moi des femmes malades et d’autres enceintes, terrorisées au point d’en perdre leur bébé. La plupart d’entre-elles étaient éduquées (docteurs, enseignantes et employées) et furent emprisonnées après la révolution.

 

Mon mari a demandé le divorce après ma sortie de prison. Il craignait que j’ai pu avoir été violée. Il  n’a pas cru mon histoire ou n’a pas voulu comprendre que ce n’aurait pas été ma faute, bien qu’il fut pharmacien. Je me suis rendu compte que, pour ma société, il était plus grave que je perde mon honneur plutôt que ma vie ou ma liberté. Partout où je suis allée, la question se posait de savoir si j’avais été agressée. Même quand les gens ne me posaient pas la question directement, je l’ai lue dans leurs yeux et j’ai ressenti leur regard accusateur et méprisant peser sur moi.

 

Après mon divorce, qui fut une formalité puisque nous n’avions pas d’enfants, je suis retournée chez mes parents dans la campagne d’Idlib. Ma chambre est devenue ma prison volontaire. Je n’avais envie de voir personne parce les gens ne s’abstenaient pas de leurs questions implicites et osaient même me ridiculiser.

 

Deux choses m’ont profondément heurtée. D’abord, le fait que la partie éduquée de la société ait pu prendre part aux critiques à mon égard et, ensuite, le deux poids deux mesures dans la façon de considérer les détenus hommes et femmes.

 

« La mémoire écrasée » par Bachar Al-Issa. Tous droits réservés.

Mon isolement et l’animosité de mon entourage n’ont cessé de grandir. Ma propre mère était encore aujourd’hui incapable d’accepter ce qui m’est arrivé. Dans ses moments de colère, elle m’a souvent dit: « Il aurait mieux valu que tu meures en prison ». « Qui va t’épouser maintenant ? » demandait-elle. Ma mère qui était une simple femme au foyer ne pouvait faire face à la société par honte alors que mon père, qui était enseignant, était plus compréhensif avant sa mort. J’étais choquée par l’attitude de ceux sur qui je comptais pour me protéger et m’aider. Ma mère a continué à me traiter comme quelqu’un d’inférieur à cause de ma détention. À de nombreuses occasions, elle répète que celle-ci était à l’origine de mon divorce, des rumeurs et de la honte qui accablait notre famille.

 

Deux choses m’ont profondément heurtée. D’abord, le fait que la partie éduquée de la société ait pu prendre part aux critiques à mon égard et, ensuite, par le deux poids deux mesures dans la façon de considérer les détenus hommes et femmes. Je me suis demandé comment une personne sensée peut en accuser une autre d’avoir été dépouillée de sa volonté et de sa liberté, c’est-à-dire d’une chose sur laquelle elle n’a aucun contrôle. La douleur était pire quand on se moquait de moi. Je n’étais qu’une ex-prisonnière à leurs yeux. Je me suis aussi demandé pourquoi les hommes étaient considérés comme des héros à leur sortie de prison alors que les femmes étaient vues comme des porteuses de honte.

 

Malgré tout cela, certaines personnes m’ont manifesté de la sympathie et du soutien. Elles ont compris que les femmes détenues ne devaient pas être tenues responsables de ce qui leur était arrivé. Ces gens étaient cependant rares et peu importe comment ils apportaient ou exprimaient ce soutien dont j’avais désespérément besoin, cela n’était pas suffisant pour faire taire les critiques de la majorité.

 

Aujourd’hui je suis submergée par le désir de partir et de me débarrasser une fois pour toute de ces questions douloureuses qu’on ne cesse encore et encore de me poser même après tout ce temps, et qui reviennent à chaque fois que le sujet des détenues est abordé. Je rêve d’un autre monde où je pourrais retrouver une partie de ma dignité que j’ai l’impression d’avoir perdue derrière ces interrogations.

 

Ceux qui m’ont abandonnée étaient incapables de comprendre que toutes les femmes de Syrie étaient, à tout moment, susceptibles d’être emprisonnées. C’est pour cela que j’ai décidé de rester silencieuse, sachant d’avance que mes tentatives de me défendre par des arguments logiques seraient vouées à l’échec, même si mon silence allait être perçu comme un aveu de culpabilité.

 

J’ai consulté un psychologue alors que j’étais dans un état proche de l’hystérie et que j’étais incapable de penser, de parler et de raisonner. À l’hôpital, ils m’ont diagnostiqué une dépression nerveuse, mais le neurologue vers lequel j’ai été transférée a précisé qu’il s’agissait d’une dépression sévère. Mon insomnie et mes problèmes de sommeil ont persisté pendant des mois au cours desquels j’ai rendu visite à plusieurs psychologues qui m’ont prescrit des somnifères et des calmants.

 

J’ai vécu pendant un an entre l’insomnie et la dépendance aux médicaments. Mon corps a souffert, mes organes ont tremblé et il m’était devenu difficile de parler. J’ai pourtant pu surmonter ce terrible défi. Je suis retournée enseigner aux enfants et je me sens plus à l’aise avec eux. Les enfants ne mentent pas ni ne trompent.

 

Ma détention dans les quartiers de sécurité n’a duré que vingt jours, pourtant, je me trouve aujourd’hui dans une autre prison dont les portes ne pourraient jamais s’ouvrir…

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